Les sites « pro-ana » passés au crible (Le Monde, 24 oct. 2016)

Les sites «pro-ana» passés au crible

Pascale Santi

Une étude montre que les personnes atteintes de troubles alimentaires trouvent sur le Net l’aide qu’elles n’ont pas ailleurs.

L’impact d’images de maigreur extrême fait régulièrement débat. Lors de la discussion sur la loi de santé en 2015, des députés ont voulu créer un délit d’incitation à la maigreur excessive. Dans le collimateur, les sites «pro-ana», sur lesquels s’expriment des personnes vivant avec des troubles alimentaires. Dans le jargon d’Internet, «ana» désigne l’anorexie, et «mia» la boulimie, troubles des conduites alimentaires qui touchent environ 600 000 personnes en France.

Déjà en 2008, Valérie Boyer (députée UMP des Bouches-du-Rhône) avait voulu interdire ces sites. C’est alors que l’idée de chercher à en savoir plus sur ces pratiques en ligne et le contenu de ces sites a germé chez deux sociologues. «Nous nous sommes aperçus qu’il n’y avait pas de littérature scientifique sur le sujet» , constate Paola Tubaro (CNRS), coauteure avec Antonio A. Casilli (Télécom Paris Tech et EHESS) du livre Le Phénomène «pro-ana».

Désinvestissement de l’Etat

Au total, ils ont comptabilisé entre 557 et 667sites et blogs en français sur les troubles alimentaires répertoriés entre 2010 et 2014, auxquels il faut ajouter les groupes sur les plates-formes sociales (Instagram, Facebook…). Pendant huit ans, ils ont décortiqué ces sites, d’abord en analysant leurs contenus. Puis ont appliqué des modélisations informatiques. A côté de sites appelés «répertoires» (informations générales, forums de discussions…), la plupart du Web «ana» et «mia» est centré sur le vécu et les trajectoires des personnes. Avec des contenus typiques, récits, images censés encourager la minceur… Tels que «je veux peser 30kg» , «je dois vomir huit fois par jour» .

Pourtant, pour les deux chercheurs, contrairement aux idées reçues, «il n’y a pas d’apologie de la maigreur, au contraire. Ces communautés se régulent entre elles, il y a même des controverses» , explique Antonio A. Casilli. Deuxième constat: bien souvent, les personnes souffrant de troubles alimentaires ont du mal à en parler à leur entourage, voire le cachent. «Elles trouvent dans ces plates-formes des espaces de parole, en étant comprises sans être jugées, ce qui leur procure une aide» , souligne Paola Tubaro.

Ils arrivent à la conclusion que ces communautés de malades trouvent en ligne des soutiens qu’elles n’ont pas ailleurs et recherchent plutôt un accompagnement pour la vie quotidienne. L’émergence de ces sites est, selon eux, liée au désinvestissement de l’Etat et à une mauvaise répartition des structures hospitalières sur le territoire. De fait, de nombreuses personnes ne sont pas prises en charge. Les auteurs ajoutent que ces sites sont plutôt un prisme par lequel appréhender des enjeux comme l’obsession de l’image du corps, le rapport à l’autorité médicale, etc.

Le Phénomène «pro-ana». Troubles alimentaires et réseaux sociaux, d’Antonio A. Casilli et Paola Tubaro (Presses des Mines, 205p., 19€).

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