Une autre vision des sites « pro-ana » (Journal International de Médecine, 26 oct. 2016)

Paris, le mercredi 26 octobre 2016 –

Ces dernières années, des sites internet supposés faire la promotion de la « maigreur excessive » et encourager des comportements alimentaires dangereux, ont été la cible de plusieurs parlementaires. Certains d’entre eux avaient ainsi tenté de créer un « délit d’incitation à la maigreur excessive » dans le cadre de la loi de santé, avant que ce projet soit finalement écarté. Ce rejet avait été salué par les spécialistes de ces questions qui considéraient comme un raccourci regrettable le lien établi entre l’exposition à des images vantant éventuellement « l’extrême maigreur » et l’anorexie.

On ne consulte pas des sites « pro-ana » par hasard

Deux sociologues Paola Tubaro (CNRS) et Antonio A. Casilli (Télécom Paris Tech et EHESS) viennent compléter cette analyse dans un ouvrage récent intitulé Le phénomène « pro ana » et sous-titré Troubles alimentaires et réseaux sociaux. Ayant passé au crible les très nombreux sites et blogs évoquant la question de l’anorexie en langue française, dont certains pourraient être taxés d’être « pro ana », les deux chercheurs prennent leur distance avec une représentation médiatique schématique. Ils rappellent ainsi tout d’abord que « celles et ceux qui sont attirés par ces sites sont plutôt des personnes déjà atteintes de troubles alimentaires, et non pas des mangeurs non-pathologiques qui tomberaient dans « l’enfer d’ana ». Il peut s’agir de boulimiques ou d’hyperphagiques animés par une envie de perfection physique, qu’ils assimilent hâtivement à l’anorexie. Dans d’autres cas, ils peuvent être atteints de formes sub-cliniques (…) ou bien pré-anorexiques » détaillent-ils excluant donc le scénario qui verrait des jeunes filles sans troubles développer une anorexie après la consultation de tels sites.

Des discours loin d’être animés par une volonté prosélyte

Par ailleurs, les deux sociologues invitent à un autre regard sur ces portails, en nuançant le portrait de dangereux apologistes de l’extrême minceur souvent brossé. D’abord, ils notent que ces sites ne cherchent pas la visibilité, au contraire. « Remplis de confessions intimes, de récits douloureux, de conversations où souvent la fragilité des interlocuteurs fait surface, les sites qui portent sur « ana et mia » renouvellent sans cesse leurs stratégies de dissimulation » ont-ils pu constater. Par ailleurs, les responsables de ces portails sont en généralement animés par des personnes elles-mêmes atteintes d’anorexie, dont les discours sont loin d’être sans nuance. Ils ont au contraire en commun une expérience certaine de la souffrance et une réflexion ambivalente sur l’image du corps et de la maigreur. Les chercheurs constatent encore que les communautés qui se créent n’ont pas pour principal moteur de s’encourager dans la maladie, mais au contraire de se soutenir face à l’épreuve. Les jeunes femmes qui les consultent « trouvent dans ces plates-formes des espaces de parole, en étant comprises sans être jugées, ce qui leur procure une aide », remarque Paola Tubaro.

Confusion alimentaire

Au-delà d’une réflexion sur les dangers des raccourcis médiatiques et politiques, cet ouvrage invite également à se concentrer sur les messages que délivrent les contenus de ces sites sur notre société. Les deux sociologues estiment ainsi tout d’abord qu’ils sont riches d’enseignement sur la confusion actuelle autour des questions concernant l’alimentation. « Les discussions en ligne mettent au jour des problèmes et des incohérences liés à l’alimentation et à ses retombées sur la santé » notent les deux chercheurs avant de constater : « Sous la pression d’injonctions commerciales, sanitaires, et personnelles souvent contradictoires, la « cacophonie » du choix alimentaire actuel se reflète, comme dans un miroir déformant, dans le discours des utilisateurs de sites « pro-ana ». Certes, les personnes qui vivent avec un trouble alimentaire sont confrontées à une réalité difficile, mais leur réaction paroxystique fait apparaître une condition de confusion diététique dans laquelle baigne tout mangeur contemporain ». Le second enseignement concerne internet, les enjeux et les limites de cette nouvelle forme d’expression. Aux questions liées à l’alimentation « s’ajoutent celles associées à la prise de parole dans un contexte médiatique et technologique qui se veut libre, mais qui en même temps, expose constamment à une mise en jeu (et potentiellement à une perte) de la liberté » relèvent les deux auteurs.

Aurélie Haroche

Référence Le Phénomène « pro ana ». Troubles alimentaires et réseaux sociaux, d’Antonio A. Casilli et Paola Tubaro (Presses des Mines, 205 p., 19 €).

Source : JIM.fr – Une autre vision des sites « pro-ana »