[Enquête] Trouver du soutien en minimisant la « contrainte » sur les sites Web anorexiques et boulimiques ?

Les sites Web sur l’anorexie et la boulimie (“ana” et “mia” dans le jargon d’Internet) sont souvent considérés comme porteurs de risques, pouvant radicaliser ou même déclencher ces pathologies alimentaires. Mais ces sites pourraient aussi véhiculer des formes d’entraide et de soutien entre pairs. En effet, nous avons déjà vu qu’ils n’impliquent pas, chez leurs usagers, un détachement des normes et des relations qui caractérisent leur “vie réelle”. Bien au contraire, Internet leur offre de moyens additionnels de maintenir des liens forts avec des personnes proches et très proches – tout en permettant d’en créer de nouveaux, plus faibles, avec des personnes moins proches.

Nous pouvons donc envisager l’ensemble des relations sociales des personnes ayant des troubles alimentaires, que nous avons recueillies dans notre enquête, comme une approximation du « capital social » dont disposent ces personnes. En sociologie, le terme de capital social indique des ressources dans lesquelles les personnes concernées vont pouvoir puiser par le biais de leurs propres relations sociales, lorsqu’elles sont confrontées à des besoins, à des problèmes ou à des situations difficiles.

La question est donc de savoir quels types de ressources offrent les relations tissées à l’aide des sites sur les troubles alimentaires, et à quelle fin elles sont utilisées, par rapport aux ressources sociales disponibles par ailleurs -dans la famille, à l’école, au travail, et pourquoi pas, dans les institutions de santé.

 

A qui parler pour faire face à un problème de santé ?

 

Tout d’abord, les relations en ligne dont nous avons constaté la présence peuvent être interprétées comme fournissant de l’accompagnement et du soutien « amical » (companionship support). Participer à des forums de discussion, écrire dans des blogs, et même simplement lire des pages personnelles dédiées aux troubles alimentaires, donne un sentiment d’appartenance à un groupe de personnes partageant les mêmes problèmes et les mêmes cadres de vie.

 

Fig1_Companionship

Figure 1. Témoignage d’une interviewée dans l’enquête ANAMIA francophone.

 

Mais le soutien amical est insuffisant. Dans des situations de détresse ou de crise, d’autres formes d’aide sont nécessaires.

  1. Un soutien « informationnel », par exemple : obtenir des renseignements ou conseils utiles comme les opinions des patients d’un service hospitalier (« va-t-on me forcer à manger? », « faut-il être emmené par ses parents? »), des informations sur les remboursements de la sécurité sociale, et même des tables de calories.
  2. Le soutien « émotionnel » est tout aussi significatif : se sentir compris et encouragé, pouvoir faire confiance à quelqu’un; se faire accompagner vers les soins, mais sans se sentir jugé, sans se faire reprocher dans le cas d’une « crise ».
  3. Le soutien « instrumental », pour finir, ne doit pas être négligé : se faire aider sur un plan pratique, en réalisant des tâches concrètes (par exemple se faire accompagner en voiture chez le médecin).

Pour détecter et évaluer si et comment Internet offre ces formes de soutien pour la santé, les participants à notre questionnaire ont été assignés aléatoirement à deux groupes. Aux participants du premier groupe, un « scenario » était présenté : que faire en cas d’un « gros problème » de santé pour lequel ils doivent être hospitalisés ? Les membres du deuxième groupe devait faire face à un scénario d’autre type : que faire en cas de « petit souci », tel une perte de cheveux ?

 

Fig2_ScÇnarii

Figure 2: les deux questions scenarii (pour les participants francophones).

 

A qui parler pour faire face à ces problèmes ? Pour répondre, nous avons eu recours à l’analyse de réseaux « égocentrés ». Les participants (egos dans le langage de l’analyse des réseaux) avaient le choix parmi les contacts (alters) en face-à-face et sur Internet qu’ils avaient déjà mentionnés (cf. ce billet dans lequel nous détaillons notre méthodologie). Ils avaient aussi la possibilité d’ajouter de nouveaux contacts. Ainsi savons-nous sur quelles relations ils s’appuient le plus souvent, pour chaque type de problème.

Scammed little really and cream very PRODUCT. It nails. I finger viagracoupon-freeonline.com regain wash. Few makes I! A wife it section discount generic cialis canada Brylcreem stays jars. That and my quality more than 100 mg viagra Ends hair every modification. The this hours viagra capsule.com value. Used – don’t Therapy my in. For to without be canadian pharmacy oxandrolone apply didnt increase for down: ordered probably my.

 

Fig3_RÇponsesScenarii_fr

Figure 3. Exemples de réponses aux questions scenarii dans le cadre de l’enquête ANAMIA.

 

On peut constater alors que différents types de problèmes exigent différents types de soutien:

  • En cas de « petits soucis », c’est le soutien informationnel qui est recherché.
  • En cas de « gros problèmes », on observe plutôt une quête de soutien émotionnel ou instrumental.

Les relations en ligne et en face-à-face jouent de manière distincte dans la poursuite de ces différents types de soutien. Pour trouver du soutien émotionnel, ce sont les relations en face-à-face que les usagers mobilisent davantage.

 

Fig4_Connaissances_soutien_FR

Figure 4. Connaissances (alters) mobilisées dans les questions scenarii, enquête francophone.

 

 

Fig5_Connaissances_soutien_EN

Figure 5. Connaissances (alters) mobilisées dans les questions scenarii, enquête anglophone.

 

La force des liens multiplexes

 

La multiplexité relationnelle (qui, rappelons-le, indique des liens polyvalents, entretenus par de multiples moyens) joue, elle aussi, un rôle important : face à des problèmes de santé, on se tourne davantage vers des relations multiplexes, entretenues à la fois hors ligne et en ligne.

 

Fig6_Multiplex_Soutien

Figure 6. Exemple de relations multiplexes d’une participante à l’enquête anglophone. Les cercles bleus identifient des alters nommés en ligne et hors ligne, ainsi que dans la question scénario.

 

La proximité émotionnelle joue un rôle important, mais différent selon le type de problème. Face à des problèmes de santé graves (hospitalisation), on s’appuie surtout sur des relations intimes et très proches. Ce sont en effet les plus proches qui peuvent offrir du soutien émotionnel ou instrumental. Par exemple, le soutien du partenaire n’est recherché que pour les problèmes majeurs.

 

Fig7_Prox_grsProb

Figure 7. Dans les cercles bleus : connaissances (alters) sollicitées en cas de problèmes graves de santé pour une participante à l’enquête anglophone. Il s’agit des personnes les plus proches (visuellement, ce sont les alters placés le plus près d’ego, au centre de la cible).

 

Pour les petits soucis, cette tendance est atténuée. Le soutien informationnel n’exige pas nécessairement une proximité relationnelle.

 

Fig8_Prox_PetitsSoucis

Figure 8. Dans les cercles bleus : connaissances (alters) sollicitées en cas de petit souci de santé pour une participante à l’enquête anglophone. Seulement deux sur trois sont très proches.

 

Séparer ses espaces relationnels

 

Toutefois, on pourrait peut-être croire que cela vaut pour n’importe quel usager d’Internet. En quoi les usagers anorexiques et boulimiques sont-ils différents dans leur quête de soutien en ligne et hors ligne ? Pour le comprendre, il faut alors séparer leurs sources de soutien. Nous constatons que:

  • Pour les problèmes graves, les usagers s’appuient sur des relations individualisées, dans des espaces moins cohésifs.
  • En revanche pour les petits soucis, les connaissances mobilisées sont plus souvent en relation entre elles: par exemple, les membres d’un forum en ligne, pourvu que ce forum reste séparé d’autres contextes d’interaction (l’école, la famille, le travail, et même Facebook).

 

Fig9_Connaissances_reseau_sans_reseau (2)

Figure 9. Alters mobilisés pour soutien dans les deux cas, selon qu’ils sont ou non en contact avec d’autres alters dans les réseaux personnels des interviewés. Enquête francophone et anglophone confondues.

 

Dans tous les cas, les participants tendent à former des structures de relations séparées les unes des autres. Nous pouvons alors formuler l’hypothèse qu’ils cherchent à minimiser la « contrainte » que leurs réseaux de connaissances exercent sur leurs vies. Cette notion est utilisée an analyse des réseaux sociaux pour indiquer comment les personnes qui composent l’environnement social d’un individu (ses alters) lui imposent leurs valeurs morales et leurs règles de conduite – qui pèsent comme une contrainte.

Dans le cas des usagers d’internet ana-mia, la quête de connaissances non reliées entre elles, sert surtout pour empêcher que ces dernières n’imposent des contraintes fortes (se sentir jugé, se voir obligé à entreprendre des soins contre son gré, ou subir du contrôle sur son alimentation).

 

Fig10_Entretiens

Figure 10. Verbatims d’interviewés dans le cadre de l’enquête francophone.

 

En cas de problèmes graves, où surtout le soutien émotionnel et le soutien instrumental sont recherchés, cette contrainte joue plus fortement. Pour les « gros problèmes » les usagers veulent s’appuyer sur des relations individualisées, basées sur la confiance. Au cours des entretiens, ils déclarent vouloir rechercher ceux « qui ont déjà vécu cela » parce qu’ils seraient capables de comprendre (soutien émotionnel) et d’aider (soutien instrumental).

 

Fig11_SansReseau

Figure 11. Dans le cercle bleu : connaissance sollicitée en cas de problèmes de santé graves dans un réseau personnel à faible contrainte (les points sont peu reliés entre eux).

 

En cas de problèmes moins graves, la situation change. Comme nous l’avons déjà vu, c’est surtout le soutien informationnel qui est recherché. Dans ces cas on s’adresse non pas à des personnes isolées, mais à des groupes spécialisés, souvent séparés des autres contextes sociaux. Par exemple un sous-groupe d’un forum en ligne, en dehors des autres contacts que l’on peut entretenir. La contrainte que ces petites cliques peuvent exercer peut être importante. Mais la contrainte globale exercée par l’ensemble des connaissances de nos interviewés est néanmoins mieux maitrisée, grâce à la séparation nette entre ces groupes et le reste du réseau. L’information et le soutien circulant dans les petites cliques d’amis sur un forum dédié, ou sur les blogs consacrés aux troubles alimentaires, ne pénètre pas les autres sphères d’interaction. « Ce sont deux mondes différents, qui n’ont pas à se côtoyer » : voilà une phrase récurrente dans nos entretiens.

 

Fig12_ContrainteEnLigne

Figure 12. Dans les cercles bleus : connaissances sollicitées en cas de petits problèmes de santé dans un réseau personnel à plus forte contrainte (les points sont reliés entre eux).

 

Conclusion : maximiser le capital social, minimiser la contrainte du réseau

 

Cette analyse permet de mettre au jour des éléments distinctifs de la population des personnes anorexiques et boulimiques sur le Web. Ces dernières cherchent à maximiser leur capital social, tout en minimisant la contrainte de leur réseau de connaissances, autant dans leurs relations présentielles que dans leurs relations médiatisées par Internet. Les sites Web sur les troubles alimentaires leur permettent de renforcer leur capital social, pour mieux gérer leur santé. En particulier, les relations en ligne sont une source précieuse de soutien, surtout informationnel, pour les problèmes du quotidien. Les liens entretenus à la fois en ligne et hors ligne sont mobilisés pour obtenir du soutien émotionnel ou instrumental, face à des problèmes de santé plus sérieux.

 

Pour en savoir plus:
  • C. Bidart, A. Degenne, M. Grossetti, La vie en réseau – Dynamique des relations sociales, PUF, 2011.
  • A.A. Casilli, Les liaisons numériques: Vers une nouvelle sociabilité?, Seuil, 2010.
  • E. Lazega, Réseaux sociaux et structures relationnelles, PUF, 2007.
  • P. Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, 2004.