Etudier les réseaux anorexiques sur le Web : compte rendu du symposium BNF «Comprendre le phénomène pro-ana»

La journée d’étude Comprendre le phénomène pro-ana : corps, réseaux, alimentation a eu lieu le 14 décembre 2012 au Petit Auditorium de la BNF (Bibliothèque Nationale de France, Paris) devant une assistance nourrie de chercheurs, spécialistes en troubles alimentaires, experts des technologies de l’information et de la communication, étudiants et journalistes.

Ce colloque a été l’occasion de présenter les premiers résultats du projet ANR ANAMIA, une recherche qui porte sur les usages informatiques liés à l’anorexie et à la boulimie – « ana » et « mia » dans le jargon d’Internet. Le phénomène des sites Web « pro-ana » (pour pro-anorexie) a été à plusieurs reprises présenté et stigmatisé dans le débat public au point de générer une véritable panique morale (v. à ce sujet la tribune des chercheurs ANAMIA parue sur Le Monde / InternetActu). Pour ne pas en rester là, il a fallu s’interroger d’abord sur la réalité des usages en France et à l’étranger, et finalement, de façon plus vaste, réfléchir à la manière dont les réseaux sociaux façonnent les pratiques alimentaires.

 

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Des chercheurs issus de plusieurs domaines des sciences sociales ont donc pu discuter autour d’une approche inédite des sites Web liés aux troubles alimentaires. Parmi les participants : Serge Tisseron (psychiatre, Univ. Paris Nanterre), Georges Vigarello (historien, EHESS), Alain Giffard (directeur, GIS Culture & Médias numériques), Adam Drewnowski (épidémiologue, Univ. of Washington), Didier Torny (sociologue, INRA) ainsi que les membres de l’équipe ANAMIA.

 

Le pro-ana, symptôme collectif d’une transformation de notre rapport à la médecine

 

Les intervenants de la première session : Antonio A. Casilli, Alain Giffard, Serge Tisseron.

La première session, consacrée aux « Ecritures de soi dans les environnements numériques » a été introduite par Alain Giffard, directeur du GIS Culture & Médias numériques. En évoquant le récit Un artiste de la faim de Kafka (v. à ce sujet l’article Un nouvel art de jeûner ? à paraître dans le n. 93 de la revue Communications) pour parler des sites Web pro-ana, il souligne les éléments de participation et les tension existant dans ces derniers.

L’intervention d’Antonio Casilli, chercheur Télécom Paristech/EHESS et coordinateur scientifique du projet ANAMIA, attire l’attention sur la complexité du phénomène. Le qualificatif « pro-ana » doit être utilisé avec précaution : les sites accusés de faire de l’apologie de l’anorexie, sont en réalité inscrits dans un « continuum d’usages Web » : forums de santé, sites de beauté, communautés Web de patients, plateformes de loisirs et de réseautage social. « Si nous nous penchons sur les usages, le phénomène pro-ana s’avère beaucoup plus complexe qu’une simple subculture déviante », précise Casilli. « Il est moins le symptôme d’une détresse des individus que la manifestation de l’évolution de notre rapport à la médecine et à l’autonomie des patients » (v. à ce sujet sa tribune parue dans le Huffington Post).

 

 

Le psychiatre Serge Tisseron se penche sur le phénomène des sites Web anorexiques et boulimiques envisagés comme représentatifs du passage du « stade du miroir au stade du réseau ». Les réseaux pro-ana sont à remettre dans ce cadre plus général des nouveaux liens en partie numérisés à la médecine. La catégorie de « virtuel », utilisée en psychologie pour décrire le soi en puissance, doit être mobilisée pour comprendre les aspirations que les usagers de ces sites projettent sur leur propre corps et sur les autres. « A la différence de l’imaginaire, le virtuel nous prépare au monde concret, à travers des formes d’ »extimité« , d’exposition de son soi intime pour que les autres le valident ». Les communautés Web ana et mia sont un moyen de multiplier les regards sur soi et donc les épreuves d’authentification de son identité pour ces jeunes et moins jeunes usagers.

 

« Le premier projet au monde ayant appliqué l’analyse des réseaux à l’étude des troubles alimentaires sur le Web »

 

La deuxième session, « Réseaux, risques et sociabilités », commence avec une présentation de son président Didier Torny (INRA). « Les représentations à distance », a rappelé le sociologue, « sont associées dans nos sociétés à des inquiétudes ». Porno, pro-ana, ou jeux vidéos : nous sommes là face à la construction sociale de risques qui sous-tend l’opinion répandue que les représentations externes influencent nécessairement les comportements.

 

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Paola Tubaro (avec Dominique Pasquier et Didier Torny) : les « réseaux personnels » des usagers pro-ana

 

Paola Tubaro (Univ. de Greenwich, Londres / CNRS) a coordonné la collecte et l’analyse des données des réseaux personnels dans le cadre de l’étude ANAMIA. Elle présente la méthode innovante utilisée pour étudier les réseaux personnels de usagers de sites Web liés aux troubles alimentaires. En développant un nouvel outil de visualisation des données à l’aide de réseaux « égocentrés » interactifs (v. l’article présentant cet outil, à paraître dans la revue Field Methods), l’équipe de chercheurs s’est donné les moyens de découvrir que les soi-disant pro-ana ne sont pas, en fait, des apologètes de l’anorexie refusant tout avis médical et tout lien social. Au contraire ils sont entourés par des « liens forts » (familles, partenaires, amis) et savent se servir d’internet autant pour rechercher de l’information médicale que pour solliciter du soutien. (Pour aller plus loin : interview audio de Paola Tubaro sur le site Web du Nouvel Obs).

 

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Didier Torny : démystifier le lien cause-effet entre représentations de la minceur et troubles alimentaires

 

La sociologue Dominique Pasquier (Télécom ParisTech/CNRS) a enfin comparé les résultats obtenus dans le cadre de l’enquête ANAMIA avec l’étude européenne EU Kids Online dont elle a dirigé le volet francophone. Cette enquête désignait initialement un certain nombre de risques et cherchait à en évaluer l’impact. « On se rend compte rapidement qu’il était nécessaire de respécifier la notion de risque des pratiques en ligne. Et de ne surtout pas la définir a priori », explique la sociologue. En effet, si les plus jeunes utilisateurs se retrouvent souvent au centre d’une résonance médiatique, ils savent finalement comment mettre à distance les risques que les adultes pensent identifier à leur place. En plus, pour les pré-adolescents et adolescents, les échanges en ligne sont des moyens de véhiculer des sentiments difficiles à exprimer en face à face. Elle conclue que, dans ces sites, « il y a une mise en visibilité de l’invisibilité sociale et du secret ».

 

Des sites Web pour réinstaurer la commensalité

 

Après la pause de midi, le colloque reprend avec la troisième session, présidée par l’épidémiologue et professeur à l’Université de Washington Adam Drewnowski. Le sujet, « Métamorphose du mangeur », permet d’articuler les études sur l’obésité avec celles sur les troubles alimentaires dans un contexte interdisciplinaire. Drewnowski rappelle par ailleurs qu’au fil des dernières décennies, plusieurs approches se sont suivies pour appréhender ces phénomènes : psychanalytique, génétique, environnemental, biologique, cognitif.

 

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Les intervenants de la troisième session : Claude Fischler, Estelle Masson, Christèle Fraïssé et Adam Drewnowski

 

Le sociologue Claude Fischler, porteur du projet ANAMIA et directeur de l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain qui encadre la coordination de l’étude, apporte des illustrations sur la distinction culturelle importante des cultures alimentaires dans les pays anglophones et francophones. Les troubles alimentaires évoluent de manière différente dans ces pays. La population féminine française est statistiquement plus encline au sous-poids : « Il est plus facile d’être anorexiques en France parce qu’on a qu’une seule variable à maîtriser : la commensalité ! » (v. l’article de Claude Fischler dans la revue Social Science Information).

 

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Claude Fischler : le timing des prises alimentaires en France (noir) et aux Etats-Unis (rouge).

 

Que nous apprend, alors, l’approche par les usages d’Internet ? Christèle Fraïssé et Estelle Masson, psychologues sociales à l’Université de Bretagne Occidentale et responsables du volet qualitatif de l’enquête ANAMIA, présentent une analyse du corpus d’entretiens semi-directifs avec des usagers français. Le langage des personnes interviewées identifie bien des répertoires linguistiques précis et spécifiques à des usagers atteints de troubles alimentaires. Mais quelle fonction ont les sites Web « ana » et « mia » pour ces usagers ? « En France, l’anorexie et la boulimie sont avant tout un ‘trouble du partage’ lié à l’alimentation prise dans une culture de la commensalité. Le fait de créer des sites Web où l’on échange autour de l’alimentation, réinstaure une forme de partage alimentaire. Ces usagers, en réalité, ‘ouvrent leurs tables’ aux autres à travers leurs blogs et leurs forums ». (v. aussi l’ouvrage dirigé par Claude Fischler et Estelle Masson Manger: Français, Européens et Américains face à l’alimentation, éd. Odile Jacob).

 

La minceur : un morceau de notre histoire ?

 

Suit la conférence plénière de Georges Vigarello. L’historien a opté pour un déploiement de ce qu’a pu signifier la minceur depuis le moyen-âge, de la manière dont elle semble avoir préoccupé les hommes bien avant le XIXème siècle. Là où la minceur est d’abord l’apanage du cavalier sur le chevalier (agilité vs. puissance), elle devient caractéristique d’une fragilité et d’une vulnérabilité jugées toute féminine, notamment après le XVIème siècle.

 

 

C’est en interrogeant les pratiques associées à la valorisation de la minceur et à la maigreur que Vigarello offre des points de comparaison : au XVIème, la maigreur n’était pas mesurée, ni pesée. La quantification est une exigence du XXème siècle, apparue avec l’émergence de la silhouette (cf. de l’auteur, le livre du même titre paru aux éditions du Seuil). Les vêtements se mettent alors à montrer le corps plus qu’à le dissimuler. Corriger la forme du corps devient alors une exigence, la modernité inventant une minceur « tonique, plastique, musclée ». Georges Vigarello conclue en émettant un doute sur le fait qu’une culture puisse être source de pathologies. En revanche chaque culture produit des zones plus risquées que d’autres, notamment autour de certaines professions (pour la minceur : mannequinat, sport, etc.).

 

Recherche et vulnérabilités : une question d’éthique.

 

La dernière session voit Pierre-Antoine Chardel, enseignant-chercheur à l’Institut Mines-Télécom et à l’Université Paris-Descartes, présenter le travail de réflexion philosophique entourant le projet ANR ANAMIA. Chardel aborde les questions complexes qui structurent l’organisation d’une étude à but non-thérapeutique auprès de personnes habituellement considérées d’abord d’un point de vue médical. Il développe un cadre de réflexion autour de la notion lévinassienne de « vulnérabilité » comme source d’attention aux autres et comme agent de résonnance, et interroge la possibilité de recueillir des données « sans être effractif ni intrusif » afin notamment de respecter les contraintes juridiques et éthiques auxquelles une étude sur les sociabilités en ligne est soumise. Dans la cadre de l’enquête ANAMIA, les autorisations par la CNIL et par les comités de veille éthique de l’EHESS et de l’université de Greenwich (UK) ont été obtenues. Distinguant les enjeux éthiques des enjeux juridiques dans le choix des méthodes et des protocoles d’interventions sur le terrain, il revient sur les recommandations de santé publique qui ont été demandées par les comités.

 

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Méthodes pour cartographier la blogosphère pro-ana (détail de la session poster).

 

Les conclusions de la journée d’étude, livrées par Claude Fischler, Paola Tubaro et Antonio Casilli, soulignent l’originalité des résultats obtenus et les limites identifiables  en insistant sur la mise en place possible de collaborations avec des acteurs du monde associatif, des décideurs de santé publique, des structures de professionnels de santé et acteurs du Web.

Le symposium Comprendre le phénomène pro-ana : corps, réseaux, alimentation a fait l’objet d’enregistrements audio et vidéos, lesquels seront bientôt disponibles sur le site anamia.fr.

« La sociabilité « Ana-mia » : une approche des troubles alimentaires par les réseaux sociaux en ligne et hors ligne » (ANAMIA), Convention de recherche en réponse à l’appel à projets 2009 du programme de recherche ALIA “Alimentation et Industries Alimentaires“ de l’ANR, 2010-2012. ANAMIA ANR-09-ALIA-001.

http://books.google.fr/books/about/Manger.html?id=EQ6eTRnmJXoC&redir_esc=y

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